Un parti pris est toujours difficile à écrire et à argumenter sans se noyer dans une succession d’opinions et de contradictions. Pourtant, ce que l’on observe avec le temps est assez constant : toute nouvelle invention qui s’impose finit par devenir une habitude d’usage. Et ce qu’elle a remplacé finit presque toujours par ressurgir… mais pour une population plus aisée.
Pour illustrer mes propos, inutile de remonter trop loin. L’éclairage à la bougie ou au gaz n’est pas revenu à la mode.
En revanche, le disque vinyle, remplacé par le CD, puis le MP3 et aujourd’hui le streaming, est revenu. Les montres mécaniques, remplacées par le numérique. La photographie argentique, supplantée par le numérique. Le stylo, remplacé par la machine à écrire, puis par le clavier. Les synthétiseurs analogiques, balayés par le numérique.
Toutes ces évolutions ont indéniablement amélioré notre quotidien. Elles ont pris leur essor, et nous ne pourrions plus nous en passer.
Mais les technologies qu’elles ont effacées sont revenues, cette fois réservées à une population plus élitiste, plus aisée financièrement. Ces objets du passé sont redevenus désirables, plus chers, presque symboliques. Comme si la nostalgie était désormais hors de portée.
Pourquoi écrire cet article, alors que tout cela semble évident et déjà connu ? Parce qu’un signal faible est en train d’apparaître ailleurs.
Dans l’automobile, par exemple. J’ai récemment lu qu’Audi envisageait de mettre un frein à la course aux écrans géants et aux éclairages d’ambiance omniprésents. L’idée serait de revenir à un habitacle plus sobre, recentré sur l’acte de conduire, et non sur une expérience de home cinéma ou de discothèque embarquée.
Il est d’ailleurs fort probable que ces véhicules visuellement épurés, tout en conservant une informatique avancée mais discrète, deviennent plus chers que leurs équivalents ultra-connectés.
Le cinéma n’est pas loin de suivre la même trajectoire. Comment explique-t-on que des films anciens, parfois très anciens, puissent ressortir aujourd’hui en 4K ou 8K ? Tout simplement parce que la pellicule argentique ne détruit aucune information. Il n’y a pas de compression.
Ce que nous produisons aujourd’hui en numérique ne pourra pas être exploité de la même manière par les générations futures. On pourra toujours upscaler par IA, mais les informations originales, comme celles gravées sur la pellicule, auront disparu.
Tout cela m’amène à la prochaine grande vague : la robotique.
À mon sens, elle est sur le point d’exploser. Tous les ingrédients sont réunis, et la conscience collective est prête à l’accepter. Dans un premier temps, elle concernera les classes moyennes et aisées. Puis les prix baisseront, la technologie se démocratisera, avec des impacts structurels et professionnels majeurs.
Et alors, le cycle se répétera. Dire qu’un repas a été préparé par un chef humain deviendra un luxe. Conduire sans assistance robotique paraîtra exceptionnel. Porter des vêtements confectionnés à la main sera perçu comme un signe distinctif. Manger des fruits et légumes cultivés et cueillis par des personnes, et non par des machines, sera associé à une qualité supérieure.
En résumé, ne perdons pas le savoir-faire. Il reviendra à la mode. Il deviendra rare.
Mais je ne suis pas certain que les valeurs de travail et de transmission de mon époque puissent être naturellement reconduites dans le futur.
Si je devais faire une proposition, elle serait simple : que chaque savoir, même le plus banal, puisse être expliqué comme à un enfant de maternelle, écrit sur papier, et filmé.
Pour que les générations futures puissent retrouver une trace du savoir-faire humain.
Ne perdons pas la bataille du savoir.
