Nos expériences, qu’elles soient positives ou négatives, sont censées nous apprendre quelque chose.
Dans la vie personnelle comme dans la vie professionnelle, l’expérience a normalement une fonction simple : éviter de reproduire les mêmes erreurs.
Pourtant, certaines erreurs semblent avoir la vie dure.
Pendant des années, nous avons accepté la disparition progressive de pans entiers de notre industrie. Métallurgie, textile, électronique, informatique, automobile… Produire ailleurs coûtait moins cher, les marges étaient meilleures et les bénéfices immédiats semblaient plus importants que les conséquences à long terme.
À l’époque, beaucoup considéraient ces choix comme rationnels.
Des décennies plus tard, nous découvrons qu’une dépendance est facile à créer mais beaucoup plus difficile à corriger. Perdre un savoir-faire prend quelques années. Le reconstruire peut prendre plusieurs décennies.
Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’observer un phénomène similaire avec l’intelligence artificielle.
Je ne parle pas de la compétition entre ChatGPT, Gemini, Claude, Grok, Mistral ou DeepSeek. La concurrence est normale. Elle pousse chacun à innover et à progresser.
Ce qui m’interpelle davantage, c’est un autre sujet.
Lorsque l’on observe certains modèles proposés à des prix défiant toute concurrence, on peut légitimement se demander quelle est la véritable bataille qui se joue derrière les performances techniques.
L’IA n’est plus un simple logiciel. Elle devient progressivement une infrastructure stratégique. Elle s’intègre dans nos entreprises, nos administrations, nos outils de travail, nos centres de recherche et bientôt dans la majorité de nos processus quotidiens.
Une dépendance n’est jamais un problème tant qu’elle fonctionne. C’est uniquement le jour où elle disparaît que l’on découvre à quel point elle était devenue essentielle.
Une fois cette dépendance installée, sera-t-il encore possible de changer facilement de fournisseur, de technologie ou de modèle économique ?
L’Europe a déjà démontré qu’elle était capable de préserver certaines souverainetés jugées essentielles. Son indépendance énergétique, ses infrastructures critiques, ses capacités de défense ou encore ses programmes spatiaux n’ont pas été construits par hasard. Ils sont le résultat de choix stratégiques réalisés sur plusieurs décennies.
L’intelligence artificielle pourrait bien représenter un défi du même ordre.
L’enjeu n’est peut-être pas de savoir qui remportera la course technologique dans les prochaines années.
L’enjeu est peut-être de savoir si nous conserverons la capacité de choisir librement nos technologies, nos partenaires et notre avenir numérique.
L’Histoire ne se répète jamais exactement. Mais elle aime parfois nous présenter les mêmes défis sous des formes différentes.
La vraie question est donc peut-être celle-ci : Avons-nous réellement retenu les leçons du passé ou sommes-nous simplement en train de préparer la prochaine dépendance que nous regretterons dans vingt ans ?
Carlos Goncalves
